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Camera obscura – extrait de « La cime ne me contredit pas, essai de liberté esthétique », Fauves éd.

Camera obscura

Chambres blanches. J’avance d’un pas hâtif.

Une pierre scintille. Une sensation de tension.

Une force obsédante me pousse à sortir de moi. Sortons de nous-mêmes pour être nous-mêmes. Sortons du passé. Se mettre devant nous, et affirmer enfin l’inassouvissement.

Une étincelle, en colère, jaillit dans la nature engourdie. C’est notre étincelle, annonciatrice de lumière et de cris. Un blanc mat se déplace erratiquement et forme un tracé. Du haut des nappes blanches de vapeur, il vient d’émettre un sillon d’éclat violacé. Rupture du temps. Déchirure. Étincelles qui embrasent la surface, composent des globes de feu purpurins.

Je marche dans l’avenue Aura. J’observe les étincelles qui semblent rétrograder, tantôt bifurquer en deux, ensuite se disperser en trois.

Clarté tendue bleuâtre, arrête-toi sur les bords. Ne resserre pas tes effets incandescents. Perce les murailles et les vitres. Viens te reposer sur mon visage, en zigzag. Haussée sur la pointe des pieds, je t’attends et capte tes possibilités. Tes décisions comme les prémices. Rien n’est déterminé et c’est l’indéterminé qui constitue les possibles. Et cela recèle l’infinité.

Décharge rose en proximité de mon atmosphère ; ma tête diffuse un rouge vif et foudroyant. Inconnue mais puissante, elle m’invite à créer. Devant nous-mêmes. Devant l’être. Devant l’être, le kairos. Un moment intense et opportun. Une œuvre dont le flux émane des tensions entre ciel et terre.

Désormais, je commence à créer. Un centre irradiant est troublé par un peuplier foudroyé. Fascinée, je m’y installe la mine éclairée. Il est venu le temps de fabriquer. Une force mobilisée m’active, une réserve d’énergie ressurgit dans l’avenue Aura.

Tout est singulier. Je vénère la faculté du possible. Cette réflexion qui frappe ce lieu attachant.

Dans l’avenue Aura, en ce temps incertain, chaque fois qu’un choc de lumière vient à l’improviste, je capte l’inconnu. Visage absent et dissous, j’attends un ébranlement fastueux.

Rupture. Déchirure. Dans l’Aura, à toute heure du jour, j’extirpe une voûte incertaine. Je me libère. Une agitation logique qui ne relève point de la fixité, de l’immuable. Non figée, une harmonie de potentiels, de légitimes possibilités en devenir. Cette puissance perpétuelle d’où s’échappe une ligne pointillée – déjà une nécessité de créer qui me délivre.

À l’affirmation joyeuse du souffle, je crée un jeu de lumière heurtant ardemment le geste de mes mains laborieuses.

Les chambres blanches sont derrière moi.

Ô chambre noire ! Réceptive à l’obscurité, je me précipite. Camera obscura ! Que se cache-t-il dans cette chambre noire coupée du réel ?

Un reflet se laisse entrevoir. Un reflet optique qui revient comme un écho. Un sillon inversé. De la paroi de l’édifice noir, se rapprochant d’une ouverture trouée, j’aperçois des hommes et des femmes. Têtes inversées sur une surface plane.

Avenue Aura. Camera obscura ! Les têtes ont pris racine et semblent s’agiter dans une mimique trouble et proprement humaine. Elles ne sont point des roses flétries. Pèsent sur le sol et s’emploient à percevoir un poids lourd de formes, en communion avec la terre.

Témoin de paroles et de prophéties, une association d’apparences incarnées dans un coloris de matières qui se métamorphosent ; spectres de corps confondus avec l’âme des arbres se meuvent et se balancent.

Ce mouvement amplement dramatique ébranle la terre, lorsqu’il explore les voies souterraines. Substitution d’âmes et de formes d’arbres. Les corps tâtonnants s’élèvent hardiment vers le ciel. Renversement vertigineux d’une flèche, d’une foule lumineuse de gens.

Frénésie d’un miroitement inversé ne fait qu’accroître mon désir d’agir. Une résonance d’un air bouleversant et ému par un mouvement de lumière haletante : tout se projette dans la chambre noire, comme une annonce d’une mutation hurlante.

Arta Seiti, La cime ne me contredit pas, Essai de liberté esthétique, Fauves éditions, 2021

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